Comment être un bon voleur d’idée

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Lorsque je pitch l’histoire que je suis en train d’écrire à quelqu’un de mon entourage, la réponse qui peut me faire grogner, devenir tout vert et bander mes muscles à en faire craquer les coutures de mon jean, c’est « Ça a déjà été fait par quelqu’un d’autre cette histoire. » Croyez-moi, vous ne voulez pas me donner cette réponse, sauf si vous souhaitez subir un exposé de deux heures sur l’originalité dans la créativité avec PowerPoint et listes à puce. Quand on me sort cette remarque (et généralement, on ne s’y risque qu’une seule fois), ce que j’entends à travers mes prismes de compréhension c’est : « Ton idée n’a rien d’original. Cela a déjà été fait ailleurs, tu l’as juste pompé ».

« Voler, c’est mal ».

C’est une leçon que la société tout entière nous apprend très tôt (à juste titre). Elle est relayée par nos chères mamans quand elle nous voit fouiller dans leur sac à main, par le vigile du supermarché et par le prof de math quand il remarque qu’on a soudainement développé un strabisme divergent sur la copie du voisin.

Pour autant, chaque artiste est un voleur en puissance et pour cause : rien n’est réellement original. Toutes nos idées et inspirations viennent de notre culture personnelle, de ce que nous avons lu, vu et entendu et surtout de ce que nous avons aimé… et il n’y a rien de mal à cela. Il ne faut pas oublier que ceux dont nous avons volé des idées les ont eux-mêmes volé à d’autres qui les ont précédés. Pourquoi devrais-je rougir de mes « vols » dans les œuvres de Stephen King pour mes propres histoires alors qu’il a lui-même volé ses idées à HP Lovecraft qui tenait les siennes d’Edgar Poe ?

« L’artiste est un voleur. »

J’ai volé cette citation à Pablo Picasso qui en était lui-même convaincu. Mais attention, un auteur se doit d’être un bon voleur. Dans son livre « Voler comme un artiste », Austin Kleon nous explique qu’un créateur est avant tout un collectionneur d’idées volées à ses idoles et aux œuvres qui lui ont plu. Un auteur fait des compilations inconscientes de tout ce qu’il voit et entend, des œuvres qui le touchent et l’émeuvent. Tout se mélange dans son esprit et l’auteur  en sort ses propres créations. Il ne vole pas tout évidemment. Il ne retient qu’un aspect de l’œuvre : un concept, parfois juste un détail ou une technique, mais cela lui donne un point de départ pour une nouvelle idée. Est-ce que ces idées viennent de lui ? Non. Elles viennent toutes de l’extérieur, mais c’est ainsi que cela fonctionne pour tout le monde. Quand un journaliste a déclaré à David Bowie qu’il était un grand artiste, l’intéressé a répondu : « Non, je suis un voleur qui a bon goût. »

Alors, comment être un bon voleur ? Comment faire pour se servir dans l’infini catalogue de ce qui a déjà été fait sans devenir une simple faignasse sans plus de talent qu’un photocopieur Xerox ? Il faut pour cela suivre quelques principes qui font toute la différence entre un créateur et un pillard.

Volez ce que vous aimez

Ne cherchez pas à faire intelligent en reprenant l’œuvre d’un auteur dont vous vous fichez, mais qui a été encensé par les critiques. Ne cherchez pas à surfer sur la vague du succès commercial du moment. Cela ne marchera pas. D’abord parce que cela se verra immédiatement et d’autre part parce que le secret d’un bon voleur, c’est l’appropriation de l’objet du larcin. Vous devez aimer ce que vous volez jusque dans vos fibres pour pouvoir en restituer l’essence et non un contenu déguisé. Ne prenez pas votre public pour des imbéciles. À l’âge d’internet, repérer un plagiaire prend environ 12 minutes et, une fois cette étiquette tatouée sur votre peau, c’est toute votre œuvre (plagiée ou pas) qui sera discréditée.

Respectez ce que vous volez

Si vous aimez ce que vous volez, vous devez également le respecter (l’un ne va généralement pas sans l’autre) et cela passe par une compréhension de l’œuvre que vous dérobez. Comment l’auteur a-t-il procédé ? Quelle technique a-t-il utilisée ? Quelle est sa vision de l’œuvre ? Son thème ? Quel message a-t-il cherché à faire passer ? Vous devez l’étudier pour la comprendre et pour pouvoir l’honorer. Recopier un livre qui vous plaît est du plagiat, comprendre pourquoi il vous plaît et reproduire l’effet utilisé dans votre propre œuvre est un hommage que vous lui rendez. C’est une nuance, mais elle est diablement importante. Le fan de Stephen King que je suis ne se lasse pas de lire et relire son ouvrage qui traite de l’écriture. C’est par son auto-analyse en tant qu’auteur que je peux comprendre ces œuvres qui m’inspirent depuis l’enfance et tenter de m’en approcher à ma façon.

Volez plusieurs auteurs plutôt qu’un seul

La raison de ce principe en est simple, si vous volez une seule personne, cela se verra. En revanche, si vous piquez à droite et à gauche pour faire votre propre patchwork, personne ne s’en apercevra. Voilà un exemple et un contre-exemple que je me suis amusé à rédiger en 2 minutes (c’est de l’impro à l’écrit). Considérez-les comme deux (mauvais) synopsis de roman ou de film. Le but n’est pas d’écrire des chefs-d’œuvre, mais d’illustrer mon propos :

Synopsis n° 1

Une jeune fille vivant dans le monde moderne découvre qu’elle est dotée de pouvoir magique. Elle rencontre une grande sorcière qui la prend sous sa protection et lui enseigne la pratique et les subtilités de la magie dans l’arbre creux qui lui sert de maison. Ses études se passent bien jusqu’à ce qu’un mage maléfique attaque la maison de la grande sorcière. La mage tue le professeur dans l’attaque et l’héroïne part à la recherche du mage pour mettre fin à ses agissements.

Synopsis n° 2

Un jeune sorcier arrive dans notre monde moderne en remontant le temps. Venu du futur, il vient à notre époque pour empêcher la fin du monde. Dans un futur proche, un mage maléfique ouvrira les portes de l’enfer et des démons envahiront le monde. Ils plongeront l’humanité dans une éternité de souffrance. Pour combattre ce mage invincible, le jeune sorcier doit trouver l’élu et le former à l’utilisation d’une épée magique, seule arme capable de vaincre le mal et d’empêcher la destruction du monde.

Voilà ! Bon d’accord, ce n’est pas du Victor Hugo, mais c’est écrit d’un trait alors merci pour votre indulgence 🙂 Un petit jeu maintenant : trouvez les œuvres qui ont été dépouillées pour la rédaction de ces deux synopsis.

Attention, réponses:

De quelle œuvre dépouillée s’inspire le synopsis n° 1 ?

Tous ceux qui ont répondu « Harry Potter » ont gagné leur poids en bonbon de chez Bertie Botts. Malgré les quelques petites modifications apportées (une fille plutôt qu’un garçon, un arbre creux au lieu d’un château), vous l’avez reconnu immédiatement, car la source d’inspiration est unique et facilement identifiable. On est même à la limite du plagiat tant la structure du récit est ressemblante. Pas de quoi être fier.

De quelles œuvres dépouillées s’inspire le synopsis n° 2 ?

Il y a la saga Harry Potter bien sûr (les protagonistes sont des sorciers), la légende du roi Arthur (l’épée magique), le film Terminator (un personnage remonte le temps pour sauver le monde) et le héros de comics Constantine (le héros se bat contre les démons de l’enfer).

Vous avez sans doute trouvé une ou plusieurs références, mais probablement pas toutes. Certes, ce type d’histoire est usé jusqu’à la corde, mais cela reste une œuvre originale. Ce qui m’amène au dernier principe…

Transformez ce que vous volez

Sans aucun doute le plus important. Souvenez-vous de ce principe de base : tout a déjà été fait, mais pas par vous. Prenez donc ce que vous voulez. Servez-vous. Prenez ce qui vous intéresse et transformez-le, modifiez-le, remixez-le et faites-en quelque chose qui n’appartient qu’à vous. Un auteur est un bon voleur s’il améliore ce qu’il dérobe ou le transforme en quelque chose de différent. Seuls les imbéciles vous reprocheront d’avoir repris un concept ou une technique que vous avez transformé. Une seule condition pour rester légitime : vous devez ajouter de votre personne, de votre âme ; la plus-value doit être évidente et incontestable.

On peut pardonner beaucoup de choses à un artiste, mais pas la feignantise. Voler des idées ne veut pas dire que vous n’avez qu’à vous servir et puis aller vous reposer. Pas question. La paresse est LE péché capital strictement interdit. Vous devez transpirer pour transformer cette idée et ainsi pouvoir la déclarer comme vôtre en vous regardant fièrement dans le miroir chaque matin.

La légende du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde est apparue au XIIe siècle dans la littérature celte. Depuis cette époque, cette légende a fait l’objet d’un nombre incalculable d’adaptations dans la littérature contemporaine, au cinéma (Lancelot de Jerry Zucker, Excalibur de John Boorman, Sacré Graal des Monthy Python, etc.), à la télévision (Kaamelott d’Alexandre Astier, Merlin de Bradley James, etc.), en comédies musicales et même en jeux vidéo. Toutes ces adaptations sont-elles des plagiats ? Bien sûr que non. Elles s’inspirent pourtant toutes d’une œuvre vieille de 900 ans, mais tous ces auteurs ont apporté quelque chose de différent ; leur patte. Cela fait toute la différence.

N’ayez pas peur de piocher dans l’œuvre de vos idoles, mais faites-le bien. Apportez votre valeur, c’est la-dessus que les lecteurs jugeront vos œuvres. La reprise d’une œuvre sans votre plus-value a autant d’intérêt que la fonction copier/coller de votre logiciel de traitement de texte. Vous valez bien plus que cela.

Allez chercher l’inspiration là où elle est et soyez le gentleman cambrioleur que vous devez être. Profitez que vous soyez là pour me dire quelles sont vos plus grandes sources d’inspiration, dans quoi vous aimez piocher. Mettez tout ça dans les commentaires.


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  1. JONATHAN DE LOEUW

    Article intelligent avec une accroche sensationnaliste efficace ^^

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