Une histoire (vraie) inspirante

Partagez l'article
  •  
  •  
  •  

La vie d’auteur n’est pas toujours un long fleuve tranquille. La difficulté à se faire entendre dans un monde toujours plus bruyant, le temps qui file entre nos doigts, la masse sans fin de travail qui nous attend chaque jour et la concurrence qui augmente de façon exponentielle… il est très difficile de sortir du lot ou de vivre de son art et de sa passion.

Le découragement tape régulièrement à notre porte, et il faut parfois une volonté de fer ou un soutien indéfectible de notre entourage pour ne pas se laisser tomber, en plein milieu du désert, et espérer que le soleil nous finisse rapidement. Les rares qui sortent leur épingle du jeu sont toujours ceux que Bruce Springsteen qualifie de « Tougher than the rest » (« Plus résistant que les autres »).

(Lire : La traversée du désert)

Abandonner est la chose à ne pas faire bien sûr, mais c’est plus facile à dire qu’à faire. La détermination et la résilience sont deux qualités tout aussi indispensables aux auteurs indépendants que le travail et l’imagination. Ceux qui résistent, ceux qui tiennent le coup ne regrettent jamais leur sueur. Ils ne regrettent jamais leur passé, même les temps difficiles, car c’est grâce aux épreuves passées qu’ils ont grandi et qu’ils se regardent fièrement dans le miroir chaque matin en se disant « J’y suis arrivé ».

L’histoire de Sarfraz Manzoor, auteur britannique de « Greetings from Bury Park » (livre non traduit), en est une parfaite illustration. Il a raconté son histoire au Sunday Times dans le courant de l’été et je l’ai trouvé très inspirante.

Je vous laisse juger par vous-même.

Sarfraz Manzoor - Greenbelt

L’enfance

« C’était impossible d’être un écolier « marron » dans les années 80 sans être profondément conscient de sa différence. Je suis né au Pakistan, dans un tout petit village près de Lahore, et je suis venu au Royaume-Uni à l’âge de 3 ans, au printemps 1974.

Mon père était arrivé en Angleterre 11 ans plus tôt à la recherche d’une meilleure vie pour sa famille — ma mère est tombée enceinte de moi durant une des visites de mon père de retour au Pakistan.

Quand on a enfin rejoint mon père, il travaillait à la chaîne de fabrication à l’usine de voitures Vauxhall à Luton. Il travaillait toutes les heures de la journée pendant que ma mère travaillait comme couturière dans notre T3 miteux dans un quartier majoritairement asiatique qui s’appelait Bury Park. J’ai un clair souvenir quand j’avais 4 ans d’aider ma mère à empaqueter les robes qu’elle venait de finir. Toute la famille travaillait jusqu’à tard dans la nuit — ma mère et grandes sœurs aux machines à coudres et moi et les 2 autres plus jeunes qui aidaient comme on pouvait. Malgré tout ça nous n’avions jamais assez d’argent pour autre chose que le strict minimum. Il n’y avait pas de vacances dans mon enfance, pas de cadeaux d’anniversaire ; la plupart de mes vêtements étaient de deuxième main et les seuls livres dans la maison étaient empruntés à la bibliothèque.

Quand j’avais 8 ans on a déménagé de notre toute petite maison dans un lotissement blanc de classe moyenne qui s’appelait the Marsh Farm estate. Je me souviens de la nausée de stress qui s’emparait de moi quand je voyais un gang de skinheads qui traînait au-dessus d’un passage souterrain que je devais emprunter. Allais-je me faire cracher dessus, ou pire ? J’avais de la chance, car j’avais des amis d’école populaires qui ne vivaient pas loin, des blancs comme Scott et Craig, dont la présence m’a aidé à échapper à un harcèlement trop fréquent et qui me rappelait que les racistes étaient une minorité.

sarfraz manzoor Archives - DesiMag

L’éducation

Alors que je grandissais, ma vie à la maison me semblait de plus en plus limitée. Un de mes rêves était de faire quelque chose de créatif de ma vie — être un journaliste peut-être, ou un écrivain. Mais tout ceci semblait impossible à cause de ma couleur, de ma classe, et de ma communauté. Les seuls adultes pakistanais que je connaissais travaillaient à l’usine, conduisaient des taxis, ou étaient au chômage. L’idée que je puisse faire quelque chose de plus intéressant m’était inimaginable.

Heureusement, mon père voyait les choses autrement. Il voulait que ses enfants — ou du moins les garçons — aient une « vraie » éducation pour qu’on trouve de « vrais » travails, comme docteur ou comptable, qui le rendraient fier. L’autre façon de rendre mes parents fiers était de ne pas essayer de me comporter comme si j’étais pareil que les enfants blanc. Les règles de mon père étaient frustrantes. Quand j’ai trouvé un boulot d’été à faire des sandwichs, il fallait que je donne l’argent à mes parents pour les choses essentielles comme de la nourriture — alors que mes amis dépensaient leur argent sur les dernières baskets ou des jeux vidéo.

Bruce

Le tournant dans ma vie a été en 1987, quand, dans mon premier trimestre à Luton Sixth Form College, on m’a présenté à un garçon sikh qui s’appelait Roops. Il était tout en jean avec un turban et il semblait beaucoup plus sûr de lui et plus confiant que moi. Roops avait des écouteurs cachés sous son turban. Je lui ai demandé ce qu’il écoutait sur son Walkman. « Bruce Springsteen » il m’a répondu, avant de me décrire comment les paroles de Springsteen étaient un lien direct avec tout ce qu’il y a de vrai au monde. J’ai trouvé ça ridicule. Qu’est ce qu’une pop star américaine avait à dire à un jeune Pakistanais comme moi ? Mais Roops était passionné et insistant et m’a donné des cassettes pour que je les écoute. Ce que j’ai entendu allait changer ma vie au-delà de tous mes rêves d’enfant.

Les chansons de Springsteen n’étaient pas seulement enivrantes. Elles semblaient être la Bande Originale de ma vie. Dans Thunder Road il chante « It’s a town full of losers and I’m pulling out of here to win » (c’est une ville pleine de losers et je file d’ici pour gagner), ce qui, venant de Luton, résonnait fort avec moi. Dans Born to Run il demande « I want to know if love is wild, I want to know if love is real » (je veux savoir si l’amour est fou, je veux savoir si l’amour est réel), ce qui était, pour quelqu’un qui avait été élevé pour s’attendre à un mariage arrangé, une question que moi-même je me posais. Et dans Badlands, il chante « Talk about a dream, try to make it real » (parle d’un rêve, essaye de le rendre vrai), qui m’a inspiré de ne pas juste me contenter des attentes que les autres avaient de moi.

J’étais obsédé. J’ai imprimé toutes ses paroles et je les examinais tous les soirs après le lycée. Plus tard, à la fac et au-delà, je voyageais avec Roops à ses concerts — des pèlerinages qui m’ont emmené en France, Espagne, Italie, Suède, et les États-Unis.

The Best Bruce Springsteen Songs You’ve Never Heard

Il y avait quelque chose que Springsteen disait à ses spectateurs durant ces spectacles qui restait avec moi. : « c’est facile de laisser le meilleur de nous filer entre nos doigts ». J’ai pensé à ces mots quand j’ai eu ma licence et mes amis se sont éloignés vers des jobs dans la comptabilité ou le management, des professions qui auraient sans doute rendu mon père heureux, mais pas moi.

Le week-end passé, j’étais à New York pour une projection de « Blinded by the Light », un film basé sur mes années d’adolescence à Luton. C’est une adaptation de mon livre « Greetings from Bury Park », que j’ai écrit dans ma trentaine alors que je vivais à Londres en tant que journaliste — une phrase que je n’aurais jamais osé rêver écrire à l’âge de 16 ans. Le livre est un hommage aux deux hommes qui ont eu le plus d’influence dans ma vie. Le premier est, bien sûr, mon père, sans qui, avec son courage et son esprit de pionnier, je serais resté en Pakistan. Il a été le seul de sa famille à quitter son pays d’origine. Malheureusement, mon père n’a jamais eu l’occasion de lire mon livre. Il n’a même jamais rien lu de tout ce que j’ai pu publier. Il a eu un arrêt cardiaque en 1995 à l’âge de 62 ans — c’est au cours de cette semaine que mon premier article est paru dans le journal. Je venais d’avoir 24 ans et ce sont les ténèbres des années qui ont suivi sa mort qui m’ont inspiré à écrire mon livre.

L’autre homme était Bruce Springsteen, dont la musique a allumé l’étincelle créative en moi et m’a permis de croire que je pouvais faire plus que les attentes qu’on avait d’un jeune Pakistanais de première génération d’origines modestes. Le titre de mon livre est même un jeu de mots avec le titre du premier album de Springsteen, « Greetings from Asbury Park, NJ ».

Le revers / L’opportunité

J’ai toujours eu une vague idée que j’aimerais en faire un scénario, mais il m’aurait fallu des années pour avoir assez de motivation à le faire. C’est arrivé quand je m’y attendais le moins. En 2012 j’avais déjà rencontré et épousé ma femme Bridget, et nous avions déjà notre premier enfant, une fille qui s’appelle Laila. J’avais 41 ans avec une nouvelle famille, un lourd prêt immobilier, et ce que je pensais être une carrière stable dans le journalisme dans un journal national. Et puis un jour le rédacteur en chef m’a appelé à son bureau pour me dire qu’ils n’allaient pas renouveler mon contrat.

Je suis parti de la réunion, j’ai récupéré Laila de la nounou, je suis rentré chez moi et j’ai éclaté en sanglots. Ce soir-là, je l’ai annoncé à Bridget. J’étais du mauvais côté des 40 ans et j’avais très peur de ce que nous réservait l’avenir. Bridget a écouté pendant que je déballais mes peurs et puis elle m’a posé une question : « Si tu pouvais faire tout ce que tu voulais avec la liberté qu’on vient de te donner, qu’est-ce que tu ferais ? » Je lui ai dévoilé mon rêve d’écrire le scénario de mon livre. Bridget a dit que je devrais le faire. On allait se serrer la ceinture et j’allais tout donner. J’ai séché mes larmes et je me suis souvenu de la réplique de Springsteen dans Badlands : « Talk about a dream, try to make it real. » (Parle de ton rêve, et essaie de le rendre réel)

Sarfraz Manzoor and his family have Cape Verde's beautiful ...

Le challenge

L’idée d’écrire un scénario était palpitante. Il n’y avait qu’un seul problème : je n’avais pas la moindre idée de comment on fait. Heureusement je connaissais quelqu’un qui savait. Gurinder Chadha, qui a réalisé le film hit de 2002 « Bend It Like Beckham », était une de mes amies. Elle avait lu le livre quand il était sorti et m’avait dit que si je trouvais un jour une histoire qui pouvait devenir un film, elle serait intéressée. Mon livre couvrait des décennies — je savais qu’il y en avait trop dans son format original pour en faire un film. Et puis j’ai eu l’idée : je pouvais prendre les éléments de mes années d’adolescence et adapter ces émotions et expériences pour en faire une nouvelle histoire qui pourrait faire un film.

Je me suis mis à lire avec acharnement tous les livres que je trouvais sur l’écriture de scénarios. Je me suis familiarisé avec la « structure en trois actes », les « points médians », et les « éléments déclencheurs » — les points de structure autour desquels sont construits la plupart des scénarios. J’ai dépoussiéré le journal que je tenais depuis mes 9 ans et j’ai déterré un carton plein de mes poésies d’adolescent. En replongeant dedans, j’ai été renvoyé dans mon esprit d’adolescent — ce sentiment étouffant que mon destin serait formé par les attentes de ma famille et du racisme, le désir désespérant de quitter Luton et de poursuivre mes rêves. Et, bien sûr, le pouvoir transformateur de la musique. Springsteen aurait un rôle aussi grand dans ce film qu’il a eu dans ma propre vie.

Avec l’aide de Gurinder et de son mari, Paul, qui a travaillé avec moi sur le scénario, je l’ai enfin terminé. Mais il ne me venait toujours pas à l’idée qu’il serait réalisé. Les chances n’étaient pas en ma faveur : j’étais scénariste débutant, l’action se déroulait à Luton — pas une ville connue pour sa beauté cinématographique — et les rôles principaux seraient des Musulmans Pakistanais de la classe ouvrière.

Heureusement, j’avais deux accès : Gurinder, dont la participation a ouvert des portes, et la plus grande star du rock au monde. J’avais une relation peu commune avec Bruce Springsteen. Ça avait juste commencé comme n’importe quel autre fan bouche bée devant son idole. Mais avec le temps, parce que j’allais le voir si souvent en concert, et parce que j’étais souvent devant, Bruce a commencé à me reconnaître. Je traînais souvent devant ses hôtels et autres lieux pour le rencontrer et prendre une photo ; le fait que la plupart des autres fans n’étaient pas des jeunes Pakistanais avec un afro a sûrement aidé avec ma visibilité. Je savais que Bruce était conscient de moi, mais c’était un choc et un frisson quand, en 2010, je l’ai rencontré à l’avant-première d’un film à Londres et il est venu me voir pour me dire que non seulement il avait lu mon bouquin, mais qu’il l’avait adoré.

Deux ans plus tard, je me demandais si le scénario lui plairait aussi. On savait que le film ne marcherait que si on avait l’autorisation d’utiliser sa musique pour la BO. Dans l’été 2017, Gurinder et moi lui avons envoyé le scénario sur lequel on travaillait, puis on a retenu notre souffle. Quinze jours d’agonie plus tard, on a eu une réponse : Bruce était d’accord qu’on utilise sa musique. Super ! Plus tard, il nous a même donné une chanson jusque-là inédite. Avec Springsteen avec nous, on a enfin eu le soutien financier nécessaire pour réaliser le film.

(…)

Le rêve devenu réalité

Blinded by the Light — le titre est un autre clin d’œil à Springsteen, cette fois tiré d’un titre de chanson de son premier album — fut complété en mai de l’année dernière. La première fois que je l’ai vu, c’était presque une expérience hors du corps. C’était incroyable de voir l’acteur chanter Thunder Road dans le centre de Luton, entouré de centaines de figurants, dont mes anciens amis d’école, Scott et Craig. Ils avaient été deux de mes meilleurs amis en grandissant et j’étais ravi qu’ils puissent faite une brève apparition dans le film. C’était si touchant de voir les vraies photos de ma famille dans le décor du salon et mes vraies poésies affichées dans la chambre de Javed.

Le plus déchirant c’était de voir Kulvinder Ghir maquillé pour ressembler exactement à mon père. Bien qu’il ne soit plus en vie, mon père avait été présent durant toute l’écriture de mon scénario. J’avais essayé d’imaginer ce qu’il aurait dit de tout ceci, de comment ma vie avait tourné et de ma carrière. J’ai imaginé et tapé : « Vas-y, écris ton histoire — mais n’oublie pas la nôtre, » avant que les larmes ne commencent à couler.

En janvier je suis allé au Festival de Film Sundance dans l’Utah, où on montrait pour la première fois Blinded by the Light devant un public cinématographique. La veille j’avais visité la tombe de mon père pour réfléchir au long voyage qui m’avait emmené d’un petit village à côté de Lahore jusqu’au festival de film le plus cool au monde. Sundance a tout changé : notre petit film britannique fut acheté par Warner Brothers New Line Cinema pour 15 millions de dollars, la plus grosse affaire du festival. Ma vie changea de nouveau. J’ai été invité au dîner qui a suivi les Baftas (British Academy Film Awards) où Bradley Cooper n’arrêtait pas de me dire à quel point il avait hâte de voir mon film. Quelques mois plus tard, j’ai pris un jet privé avec Hellen Mirren, Jessica Chastain, James McAvoy et Melissa McCarthy pour aller à Las Vegas pour une projection privée. Quant à Bruce Springsteen, il a vu le film et l’adore. Gurinder est allé le voir pour le lui montrer et après il l’a serré dans ses bras et l’a remercié pour avoir utilisé sa musique « avec autant de beauté ».

La phrase que les gens répètent sans arrêt est que le film « fait chaud au cœur », ce que je trouve un peu bizarre, sachant que grandir à Luton dans les années 80 était plus ou moins l’inverse. Mais même si ma propre jeunesse m’a semblé oppressante et sans espoir, ce film m’a donné la possibilité de transformer ces expériences en quelque chose de joyeux et exaltant. Il fut un temps où mon avenir me semblait incertain et terrifiant, et maintenant il me semble incertain et excitant. Parle d’un rêve, essaye de le rendre vrai. »

Conclusion

Les problèmes de votre vie d’auteur ne vous semblent-ils pas minuscules en comparaison du parcours de Sarfraz ? En tout cas, c’est l’effet que m’a fait la lecture de ce témoignage.

Ce genre d’histoires me confirme toujours que, si nous ne choisissons pas les cartes que la vie nous distribue, nous décidons de ce que nous en faisons. Sarfraz aurait pu céder à la pression sociale, devenir chauffeur de taxi après l’école ou courir derrière un emploi après son licenciement.

Au lieu de cela, il a transformé en force les handicaps que la vie lui avait imposés. Sa situation sociale défavorisée est devenue le sujet d’un livre de qualité, puis d’un film via lesquels il a atteint la reconnaissance et le succès.

Son absence de connaissance dans l’écriture d’un scénario ne l’a pas arrêté. Il s’est jeté dans son étude et il a su profiter des opportunités qui se présentaient à lui (notamment sa rencontre avec B. Springsteen) pour en tirer le meilleur parti.

Un bel exemple de résilience et de persévérance que nous devrions tous garder en tête.

Le film sortira en France le 11 septembre prochain sous le titre « Music of my life ».

Irez-vous le voir ?

Merci à ma merveilleuse épouse d’avoir pris le temps de traduire cet article.


Partagez l'article
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire