Comment gérer la violence dans les romans jeunesse

Gérer la violence dans les romans jeunesse
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La violence dans les romans jeunesse est un sujet aussi compliqué qu’épineux.

Compliqué, car nos jeunes têtes blondes, brunes et rousses sont exposées quotidiennement à la violence : vidéos YouTube, films, séries, journal télévisé… ce ne sont pas les sources de contenus violents qui manque. Pour autant, les auteurs de romans jeunesse sont soumis à une double responsabilité.

D’abord une responsabilité morale. Ce n’est pas parce que la violence se trouve ailleurs qu’il faut y voir un prétexte (ou une excuse) pour en rajouter une couche avec nos livres. Chaque auteur a le devoir, à son niveau, d’éduquer ses jeunes lecteurs vis-à-vis de la violence.

C’est tout du moins mon avis.

Ensuite une responsabilité légale, car oui il existe une loi qui oblige les auteurs à protéger les enfants de contenus « dangereux ».

Que dit cette loi ? Et surtout comment l’appliquer concrètement dans ses histoires ?

C’est le sujet que je vous propose aujourd’hui au travers de 3 prismes très différents :

1 — La loi. Que dit-elle exactement ?

2 — Mon interprétation et comment je l’ai appliqué dans « Charlie et le magicien invisible »

3 — La vision de R.L Stines sur le sujet, auteur des très célèbres romans d’horreur pour enfants : « Chairs de poule »

Que dit la Loi sur la violence dans les romans jeunesse ?

Rien.

Non, je ne plaisante pas. La loi no 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse n’aborde à aucun moment la notion de violence dans les romans pour enfants.

Elle se contentait d’interdire « tout acte qualifié crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse » en les montrant sous un jour favorable.

En 2011, la loi a été modifiée comme suit : les publications destinées à la jeunesse « ne doivent comporter aucun contenu présentant un danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique ou lorsqu’il est susceptible d’inciter à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes ou de délits ou de nature à nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral de l’enfance ou la jeunesse. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. »

Source : Légifrance

Qu’est-ce qui change concrètement entre le premier et le deuxième texte ? Honnêtement pas grand-chose si ce n’est que la notion de violence est clairement citée dans la version de 2011.

Les auteurs ne peuvent donc plus se cacher derrière un flou juridique.

Dans la pratique le sens est le même : il est possible d’insérer des scènes d’actions contenant de la violence physique ou morale dans des livres pour enfants à la condition que cette scène n’incite pas l’enfant à reproduire cette violence.

Comment faire pour que l’enfant ne se sente pas inciter à reproduire les actes de violence qu’il lit ? En ne la présentant pas sous un jour favorable.

Et la boucle est bouclée 😉

Gérer la violence dans les romans jeunesse
Image par Lioba Belage de Pixabay

 

Comment gérer la violence dans les romans jeunesse

Maintenant qu’on a posé cela, la question qui suit généralement est la suivante : comment faire concrètement pour ne pas présenter la violence sous un jour favorable ?

Dans la mesure où il n’existe pas de mode d’emploi sur un sujet aussi vulnérable aux interprétations, le meilleur partie est de se fixer des règles avant l’écriture de son roman afin de cadrer le phénomène.

Voici les miennes…

La légitimité de la violence

Pour que la violence ne soit pas montrée sous un jour favorable dans un roman jeunesse, j’ai pris le parti qu’elle devait systématiquement être perçu comme une mauvaise solution, un moyen qui n’aboutit à rien ou comme un ultime recours.

Cela se traduit différemment selon si cette violence provient du héros ou de l’antagoniste, ou le « méchant » comme on l’appelle souvent.

La violence de l’antagoniste

Parce que pour que cette violence soit refusée par l’enfant, je prends le parti de la présenter comme étant :

1 — le moyen utilisé par le moins recommandable des personnages pour arriver à ses fins,

2 — vouée à l’échec.

L’antagoniste va donc user de la violence (physique ou mentale) pour arracher ce qu’il désire au protagoniste… mais il va échouer dans son entreprise et, si possible, perdre ce qu’il avait déjà.

La violence est non seulement un échec, mais également un moyen de perdre plus que ce qu’on était venu chercher.

(Lire l’article : « Comment créer un bon méchant »)

La violence du protagoniste

Le héros peut trouver d’autres moyens que la violence pour vaincre son antagoniste, mais celle-ci peut devenir légitime si elle respecte les règles suivantes :

1 — Le héros n’attaque jamais en premier,

2 — Le héros n’use de la violence que pour se défendre ou défendre quelqu’un d’autre,

3 — Quand il use de violence, c’est toujours contre un personnage plus fort que lui,

Pour le héros de romans jeunesse, la violence ne doit donc jamais être gratuite ou motivée par des raisons égoïstes, mais justifiée par l’urgence d’un contexte. Le héros est coincé. Il ne peut pas faire autrement et il risque gros en le faisant.

Cela devient donc un acte de résistance et non de pure violence.

(Lire l’article : “Comment créer un héros de roman réaliste“)

Se reposer sur l’imagination du lecteur

L’un des plus gros problèmes lorsqu’on traite de violence dans les romans pour enfants, c’est de s’adapter à l’âge et à la maturité d’une multitude de lecteurs que l’on ne connaît pas.

Car même si nous avons tous été des enfants, c’était (hélas) il y a bien longtemps. Les auteurs sont des adultes qui jugent de la maturité d’une tranche d’âge du haut de plusieurs générations de décalage. Autant dire que les chances de se planter sont grandes.

C’est heureusement un obstacle qu’il ne faut pas escalader, mais contourner en s’appuyant sur l’imagination fertile de nos lecteurs. Pour cela, le meilleur moyen est de ne pas trop en dire.

Dans l’un des premiers chapitres de « Charlie et le magicien invisible », Charlie, petit garçon de 8 ans, est projeté dans l’illusion d’un monde en guerre par le magicien. Le but du magicien est de montrer à Charlie les effets d’un mauvais usage de la créativité humaine.

Extrait

« Il était maintenant sur un champ de bataille. (…) Un gémissement de douleur et de peine vibrait sans fin dans l’air froid de la nuit. Des explosions éclataient au loin dans des flashs lumineux ; la fumée des bombes dissimulait la pâle lueur de la lune.

Charlie réprima un frisson et remonta ses bras autour de ses épaules. Il avait compris, maintenant, qu’il n’avait pas quitté sa chambre, que ce qu’il voyait n’était que des images. Mais il ne pouvait pas s’empêcher de frémir devant ce spectacle de désolation. »

Ma description ne rentre pas dans les détails. J’aurais pu décrire les soldats morts sur le champ de bataille, le sang dans les tranchées, voire même les membres arrachés par les bombes…

Ce faisant, j’aurais imposé mon image de la guerre dans l’esprit de mes jeunes lecteurs, même s’ils n’étaient pas assez matures pour les affronter.

En restant volontairement vague, je laisse chaque enfant mettre ses propres images sur les mots.

Tous les enfants savent ce qu’est la guerre, le problème n’est donc pas là. Mais alors que les plus jeunes se contenteront d’imaginer des explosions dans le ciel, les ados se projetteront dans des images plus réalistes.

Quelles que soient ces visions dans l’esprit du lecteur, elles étaient déjà là avant qu’il ouvre mon roman.

Charlie et le magicien invisible
Livre broché à 6,99€ (Lien affilié)

La violence dans les romans jeunesse selon R.L. Stine

S’il y a bien un sujet que connait R.L. Stine, c’est celui de la violence dans les romans pour enfants. Auteur de plusieurs centaines de romans d’horreur à destination de la jeunesse, R.L. Stine a su trouver son public rapidement tout en le préservant des horreurs du monde.

Les propos de Stine ci-dessous sont tirés d’une interview qu’il a donnée au Sunday Times le 4 juillet 2021 :

« Quand j’ai commencé je n’avais même pas de droit de tuer quelqu’un. » Il se souvient. « Les gens s’en souciaient. Et puis c’est devenu de plus en plus audacieux avec le temps. »

C’est une question intéressante. Comment écrit-on de l’horreur pour les enfants, qui évoque des frissons de plaisir, sans traumatiser ? On remarque que ses livres parlent souvent de monstres bizarres ou d’extra-terrestres, plutôt que des tueurs en série crasseux, ou d’abus d’enfants. Même le divorce et les drogues sont proscrits.

« Je n’écris jamais des peurs réelles comme ça. » Il dit. « Un enfant doit savoir que c’est de la fantaisie. Si je pars de ce fondement, je peux aller assez loin avec les frayeurs. La chose à laquelle les enfants tiennent c’est une fin heureuse. J’ai écrit ce livre qui s’appelait The Best Friend, où la gentille est embarquée comme l’assassin, et l’assassin s’en sort libre. Les jeunes ont détesté ce livre. Le courrier était incroyable “Cher RL Stine, espèce d’idiot, comment avez-vous pu faire ça ?” Ils ne pouvaient pas l’accepter. Je n’ai jamais rien tenté de la sorte depuis. Ce livre me hante. »

Mais cela ne veut pas dire qu’il ne fait pas de judicieuses entorses au règlement. « Jusqu’à récemment, les personnages dans les livres pour enfants devaient toujours apprendre et évoluer. Et je me suis toujours dit “Pourquoi ? Dans les livres que moi je lis, les personnages n’apprennent pas et n’évoluent pas. Pourquoi les enfants ne pourraient pas juste être divertissants ?’. Dans mes livres les parents sont quasiment toujours inutiles. Les enfants affrontent les dangers seuls et doivent faire preuve de bons sens pour se sortir du pétrin. Mais c’est tout. Je ne fais pas de moralités. »

RL Stine Chair de poule

Deux visions, deux aspects complémentaires.

Et vous ? Quelle est la vôtre ? Comment traitez-vous la violence dans vos romans ? Avez-vous des règles ? Des interdits ? Ou bien au contraire allez-vous aussi loin que vous le pouvez ?

Dites-le-moi dans les commentaires.


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1 commentaire sur “Comment gérer la violence dans les romans jeunesse”

  1. Amazon permet de définir des tranches d’âge mais j’avoue ne pas avoir utilisé cette option, je me contente d’écrire “pour adultes et adolescents” dans la description.

    Je ne m’interdis rien en matière d’imagerie choquante si l’histoire le requiert, sachant que je n’aime pas l’ultra violence ou l’horreur graphique par goût personnel. Mais quand il faut choquer, autant que ça fasse une impression, même si le plus horrible restera à l’imagination du lecteur. Je n’hésite pas par contre à forcer sur les adjectifs pour souligner que je ne suis pas complaisant avec ces moments, et qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur le fait que la situation est une horreur absolue de laquelle personne ne sort grandi. Dans ces moments je sors un peu de la neutralité plus habituelle du conteur omniscient.

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