Montrez, ne dites pas : comment suivre la règle d’or

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Cela fait longtemps que l’envie d’aborder le sujet de « Montrez, ne dites pas » me titille sans oser franchir le pas. Il s’agit d’une des règles les plus importantes en matière d’écriture, mais c’est également, je dois l’avouer, celle qui m’impressionne le plus.

Elle m’impressionne, car contrairement à d’autres règles d’or comme « Écrivez tous les jours » ou « Écrivez sur ce que vous connaissez », il est très difficile de savoir si on a effectivement respectée celle de “Montrez, ne dites pas”. Cela demande beaucoup de recul par rapport à son travail et un œil critique des plus aiguisés.

Cependant, je me suis également fait la remarque qu’il est encore plus difficile de suivre cette règle si on ne la connaît pas et que bon nombre d’auteurs en herbe (ou confirmé) étaient peut-être en attente qu’un tel sujet soit abordé ici. J’ai donc sauté le pas et je vous livre ici le fruit de mes recherches avec une humilité qui frise au complexe et des exemples d’auteurs bien plus illustres que moi.

Mais d’abord, de quoi parle-t-on exactement ?


« Montrez, ne dites pas », la définition

« Montrez, ne dites pas » (ou « Show, don’t tell » en anglais) est une technique d’écriture grâce à laquelle l’histoire et les personnages d’un roman ou d’une nouvelle sont livrés au lecteur à travers des détails appelant ses cinq sens plutôt que par une description crue.

Cette technique permet d’être beaucoup plus immersive pour le lecteur et le place aux côtés de vos personnages, dans le lieu, le temps et l’action du récit.

« Ne me dites pas que la lune brille. Montrez-moi l’éclat de sa lumière sur un morceau de verre » Anton Chekhov.

Pour faire court : Montrez c’est illustrer avec des mots, alors que Dire revient à décrire un fait. Voilà un petit exemple maison de la différence entre les deux :

Dire : Michel avait très peur du noir.

Montrer : Alors que sa mère pressait du doigt l’interrupteur et quittait la chambre, Michel se tendit. Caché sous les couvertures, agrippé aux draps, il retenait sa respiration alors que le vent soufflait à travers les rideaux.

Dans l’exemple où je « montre », je mets Michel dans une situation où il ressent sa peur du noir plutôt que de simplement dire qu’il a peur du noir. Dans les deux exemples, le lecteur reçoit exactement la même information. Elle lui a été donné dans le premier et il la déduit dans le deuxième, mais la deuxième a d’autres atouts.

Pourquoi il faut montrer et ne pas dire

Montrer plutôt que dire permet également de développer ses personnages d’une façon plus vivante qu’une simple liste de traits de personnalité ou de caractéristiques physiques. Par exemple, plutôt que d’écrire « Marie-Pierre était lâche et malveillante », vous pouvez montrer ces aspects de sa personnalité dans une scène dans laquelle elle est médisante sur un collègue de travail. Si votre personnage est déterminé, montrez-le en train de surmonter tous les obstacles pour arriver à son but plutôt que d’écrire « Il était déterminé ».

Quand c’est bien fait, montrer plutôt que dire tire le lecteur dans la narration grâce à des descriptions véritablement immersives. Cela contribue au développement de l’histoire, et cela laisse également certaines choses à la libre interprétation du lecteur, ce qui est plus intéressant que de dire les choses de façon explicite.

Bien sûr, dire va plus vite et cela reste inévitable à un moment ou à un autre dans n’importe quel récit, mais montrer devrait être l’objectif premier de tout auteur consciencieux.

Quatre astuces pour Montrer et ne pas Dire

Commençons par le plus important.

1 — Faire ressentir l’environnement

Un des meilleurs moyens de montrer est de faire ressentir l’environnement au lecteur. On peut le faire en écrivant ce que ressent le personnage, ce qu’il perçoit et comment il interagit avec son environnement. Fournir des détails sensoriels et même des actions dans une scène est un excellent moyen pour cela. C’est une bonne façon d’aider le lecteur à s’imaginer dans la peau du personnage.

Dire : Je marchais à travers la forêt. L’automne était déjà là et le froid me gagnait.

Montrer : Les feuilles mortes recouvraient le sol de la forêt d’un tapis rouge orangé. Elles craquaient sous chacun de mes pas alors que je remontais le col de mon manteau.

2 — Utiliser les dialogues pour montrer un personnage

En plus de l’environnement, vous pouvez également utiliser le dialogue afin de montrer des éléments de l’histoire en sous-texte. Le parler d’un personnage va révéler beaucoup de choses au lecteur sur ce personnage ; surtout s’il le rencontre pour la première fois.

Fait-il de longues phrases avec des mots complexes ou préfère-t-il les phrases courtes et percutantes ? Utilise-t-il l’argot ou un langage soutenu et respectueux ?

(Lisez l’article: Les 10 composants d’un personnage de roman)

3 — Dans le doute, toujours décrire l’action

« Dire » arrête presque toujours le déroulement de la narration. Cela met l’action en pause. C’est la raison pour laquelle on ne peut pas décrire chaque décor chaque fois qu’un personnage change d’endroit. Cela détruirait tous les enchaînements d’actions que vous avez mis en place. Pourtant, il est parfois important d’évoquer l’environnement de votre personnage en l’intégrant dans un contexte. C’est là que la description d’une action peut être très utile.

Imaginons qu’une scène se déroule dans le salon d’un appartement. Vous pouvez en décrire le mobilier, la couleur des murs et l’épaisseur de la couche de poussière sur le rebord de la cheminée ou vous pouvez l’évoquer via une action.

« Il quitta le canapé et se servit un whisky de la carafe en cristal qui trônait sur le buffet. Il l’avala d’un trait et reposa le verre vide sur le meuble en chêne. Un frisson lui parcourut l’échine. Il lança une nouvelle bûche dans le feu qui se mourait et fixa les flammes d’un regard vide. »

À travers l’action, vous êtes en capacité de décrire un décor tout en gardant votre histoire en mouvement.

4 — Montrez, ne dites pas… mais ne montrez pas trop quand même!

Des détails marquants et originaux sont cruciaux pour montrer plutôt que dire. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de limite au nombre de détails que l’on peut citer. Surtout quand on a tendance à vouloir trop embellir son style. Ce genre d’excès de langage d’ornement est, à mon sens, aussi « mauvais » que de dire avec un langage trop simple, car il noie le lecteur et lui fait perdre tout intérêt pour votre prose.

Trop de détails : La statue était rugueuse, sa façade vieillie était recouverte de poussière et de crasse. Alors que je la pesais dans ma main, j’observais ses courbes irrégulières et sa teinte ocre.

Mieux : Elle était plus lourde qu’elle en avait l’air. Une partie de sa surface ocre s’effrita sous ma main alors que je la ramassais.

Il est difficile de trouver un équilibre entre le basique et le complexe, entre trop et pas assez de détails de façon à ce que le lecteur soit immergé dans l’histoire et non noyé par elle. Comment y arriver ? Par la pratique.

Des exemples de « Montrez, ne dites pas »

Pour montrer de « vrais » exemples de cette technique, voici des exemples venant d’auteurs qui montrent plus qu’ils n’expliquent dans leurs écrits.

Si vous en voulez plus, c’est tout simple : ouvrez un de vos romans préférés (c’est ainsi que j’ai procédé pour trouver ces deux exemples). Presque tous les livres de fiction incluent cette technique d’évocation. De plus, observer les méthodes des auteurs à succès est sans doute un des meilleurs moyens de les apprendre.

Exemple #1. « L’œuvre de Dieu, la part du diable » de John Irving

“Les abords de la propriété de front de mer de Raymond Kendall débordaient d’engins en réparation laissés en plan par un mécanicien désordonné ; tout était en cours, inachevé, désossé, encore trempé, en attente de pièces détachées ; et, pour le bruit, on entendait à toute heure le grondement du groupe électrogène qui alimentait les réservoirs d’eau pour les homards du vivier, et la toux grave d’un moteur intérieur, tournant au ralenti près du quai. Ensuite, l’odeur : de corde goudronnée, de cette odeur de poisson légèrement différente de l’odeur du poisson que dégagent les langoustes, de carburant et d’huile pour moteurs.”

Ce passage utilise les sens (odeur, son, vue) pour recréer l’atmosphère du front de mer. Il donne à ce domaine de pêcheur la touche d’un atelier d’artiste. On sent déjà que son propriétaire est un original alors qu’on ne l’a pas encore rencontré.

Exemple #2. Ça de Stephen King

Dans cette scène du tout début du roman, le jeune Georgie court après son bateau en papier alors qu’il devient, sans le savoir, la cible d’une force malveillante.

“Il courait donc à la poursuite de son bateau, du côté gauche de Witcham Street, aussi vite qu’il le pouvait ; mais le bateau prenait de l’avance, car l’eau dévalait plus vite encore. Son grondement allait s’amplifiant, et il s’aperçut qu’à une cinquantaine de mètres en contrebas, elle quittait le caniveau pour cascader dans un conduit d’urgence que l’on n’avait pas encore refermé. Il formait un large demi-cercle obscur sur le bord du trottoir, et, alors que George regardait dans cette direction, une branche dépouillée à l’écorce noire et luisante comme une peau de phoque s’engouffra dans sa gueule. Elle y resta accrochée un instant avant d’y disparaître. C’était là que se dirigeait son bateau.”

King évoque pour nous les ruisseaux rapides d’un jour de pluie que George n’arrive pas à suivre. Puis il voit le conduit d’urgence, que King qualifie de gueule (une métaphore précise). La menace est accrue par le « grondement » de l’eau et par le fait que la branche, comparée à un phoque (une proie) disparaît à l’intérieur. Le pauvre bateau de Georgie n’a pas l’ombre d’une chance.

Quand est-ce qu’on peut « Dire » ?

Bien sûr, il arrive que vous n’ayez pas d’autres choix que d’expliquer un peu les choses dans une histoire. Oui c’est un raccourci, mais parfois ils sont nécessaires, surtout quand vous essayez d’expliquer quelque chose rapidement aux lecteurs, sans fanfare ni tambour.

Beaucoup d’auteurs expliquent au début de leur livre pour expliquer le contexte et se débarrasser un peu (trop) rapidement de l’exposition. C’est possible pour donner certains détails, ça l’est rarement quand il s’agit de tout étaler en deux pages pour s’en débarrasser. En réalité, la chose à se rappeler, c’est de garder un certain équilibre entre les deux. Tant que vous n’avez pas trop d’explications ou trop d’évocation, vous devriez bien vous en sortir.

Pour finir, souvenez-vous qu’en ce qui concerne l’art en général et l’écriture en particulier, il n’y a pas de règle immuable, et c’est aussi valable pour “Montrez, ne dites pas”. Si vous vous souciez de savoir si vous expliquez ou évoquez trop, mais que votre écriture est fluide et embarque le lecteur, alors ne changez rien. En matière d’art, les règles ne sont rien d’autre qu’une aimable ligne de conduite.

À titre personnel, j’essaie de ne pas me « polluer » l’esprit avec cette question lorsque j’écris mon 1er jet. J’ai bien assez à faire avec le déroulement de mon histoire sans me compliquer la vie avec cette considération. Je commence donc par expliquer, puis j’essaie d’améliorer l’évocation de mon texte lors de sa correction et réécriture.

Et vous ? Comment vous positionnez-vous par rapport à cette « règle » ? Est-ce qu’elle fait partie de vos préoccupations ? Comment la gérez-vous ? Comment la mettez-vous en pratique ?

Racontez-moi tout cela dans les commentaires.

Image par congerdesign de Pixabay


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11 commentaires sur “Montrez, ne dites pas : comment suivre la règle d’or”

  1. Très intéressant, bien que l’idée de “description de l’action” m’interpelle un peu.
    Je suppose que l’on peut souvent corréler cette technique avec le choix d’un point de vue.

  2. Merci pour les explications et les détails.
    Le style de narration impacte également cette méthode. Lors de mes premiers romans, rédigés à la 1ère personne du présent, “dire” est compliqué, car on ne peut pas s’appuyer sur le narrateur omniscient et c’est vrai que cela donne un aspect très immersif. Cela peut a contrario s’avérer compliqué de donner certaines infos simples.
    Merci de m’avoir aidé à le conceptualiser.

  3. Bonjour,
    Tout d’abord merci de tous ces conseils. Je dirais que j’alterne en fonction de ce que je cherche à créer: l’attente, le caractère intrusif d’un personnage et ses conséquences sur son action future.
    En tout cas, je pose toujours mon texte, le temps de la” digestion “et de la distanciation nécessaire.
    C’est ma règle d’or. Puis j’y reviens. Vous avez écrit” garder un équilibre” c’est exactement ça. La question est toujours l’intention derrière que l’on souhaite suggérer. Le climat…

    1. Vous avez complètement raison. Prendre de la distance avant la correction ou la réécriture est une excellente habitude. J’appelle ça la “procrastination productive” 🙂
      Appliquer le “Montrez, ne dites pas” est très difficile quand on a le nez dans le guidon. Il faut créer cette distance pour y voir plus clair.
      Merci pour ce commentaire.

  4. Je l’utilise surtout pour décrire des actions au lieu de décrire l’état d’esprit des personnages, et j’alterne avec les monologues intérieurs.
    exemple :
    -C’est à ce moment qu’il commença à ruminer sa vengeance, tant il se sentait en colère. (ouh que c’est dur d’écrire comme ça ! 🙂
    -Il se laissa tomber sur le canapé, pris son visage dans ses mains et ferma les yeux. Quel espèce de sale con !
    Bon, l’exemple n’est pas terrible mais c’est ce qui me vient à l’esprit en ce moment. Un premier jet, en quelque sorte.

  5. Pour le coup je préfère le “trop de détail” !

    “Trop de détails : La statue était rugueuse, sa façade vieillie était recouverte de poussière et de crasse. Alors que je la pesais dans ma main, j’observais ses courbes irrégulières et sa teinte ocre.”

    Je suis d’accord avec Françoise pour dire que cela se rapproche plus de la notion de point de vue. D’ailleurs le “Show don’t tell” me semble plus être de l’ordre de l’audiovisuel que de l’écrit, ou alors dans un scénario. J’aurais plus écrit quelque chose du genre “Emote don’t tell”, même si ce n’est plus l’expression consacrée. Quand on a quelque chose à “dire” c’est toujours mieux de le faire par le biais d’un personnage pour lequel le “quelque chose” a une signification émotionnelle.

    1. Je me doutais qu’il y aurait des partisans du trop de détails 😀
      Ce n’est pas un problème. On est plus sur une vision personnelle de l’écriture que sur la règle à proprement parlé.
      C’est vrai aussi pour les scénarios et l’audiovisuel, vous avez raison. Mais ne vous faites pas une représentation visuel dans votre tête quand vous lisez? C’est le but ultime du “Show don’t tell”, d’amener le lecteur à se faire son propre film à travers les mots.

      1. Oh que si, j’ai une représentation visuelle ! Pour tout dire, la première forme de mon premier roman était un scénario.

        C’est une différence par rapport à nos illustres aînés d’ailleurs. Pour le meilleur et pour le pire, eux d’inspiraient des travaux d’autres écrivains, et notre imagination dans notre monde moderne est bien souvent plus motivée par des représentations audiovisuelle que littéraire.

  6. Bonjour et merci pour ce principe d’écriture. Cela me rassure sur ma propre écriture; J’imaginais que trop de description était ‘trop’ ! Donc je suis OK ! J’en suis heureuse.

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